Sorciers en Corrèze : maladies

Dans cet extrait, les pratiques de guérison sont perçues comme des survivances de rites très anciens, hérités de populations primitives et transmises secrètement au fil des générations. Les guérisseurs, les metzes, sont souvent issus de lignées spécifiques, et leurs pouvoirs sont grandement attribués à la naissance comme dans le cas du neuvième garçon. Les rituels thérapeutiques mêlent des éléments du catholicisme au travers des prières, de l'invocation de saints, de la croix, ainsi qu'à des gestes magiques ou païens. Ce comportement révèle une adaptation du christianisme aux croyances locales en lien avec les anciennes superstitions.
Ainsi, la nature est investie d’une âme ou d’une volonté propre et les maladies peuvent être transférées à un arbre ou à un animal. Les fontaines sacrées, quant à elles, sont vénérées pour leurs vertus curatives, héritage direct des cultes païens de l’eau.
Chez les metzes, les remèdes et les formules sont jalousement gardés, transmis oralement au sein des familles ou à des élus. Le secret est un gage d’efficacité et de respectabilité pour le guérisseur.
L’efficacité des traitements repose sur la répétition de gestes ou de paroles selon des nombres symboliques, notamment le chiffre 3, associé à la perfection et au sacré. Les rituels sont minutieusement codifiés et leur respect est jugé essentiel. La foi dans le guérisseur, la force de la suggestion et la pression du groupe jouent un rôle central dans la réussite de ces traitements. Les guérisons sont souvent tenues secrètes ou entourées de mystère, renforçant la croyance dans le pouvoir du magicien. Les pratiques magico-religieuses s’inscrivent dans une société rurale solidaire, méfiante envers l’extérieur et la médecine savante. Le recours au metze est préféré, surtout lorsque la médecine échoue ou paraît inaccessible.

Boudrie, le meunier du Gaud, à Gimel, en pleine action (illustration)
Un Gimellois me disait un jour: «un de mes parents avait pris des fièvres très mauvaises, on l'entendait trembler le soir depuis le chemin, en passant devant sa maison. Mon père appela Marcelou Tièse, du village du Breuil, mort il y a dix ans, qui avait la réputation d'enlever les fièvres «par secret», et il lui dit: «Guéris le, il est vieux, pauvre et dans l'impossibilité de gagner sa vie». Marcelou composa un brivé qu'il lui mit dans le creux de l'estomac et la fièvre eut tôt disparu. Qu'y avait-il dans ce brivé qui le brûlait comme un fer rouge ? Je ne l'ai jamais su, car nous n'ouvrons jamais le brivé, on le rend au metze ou on le met au feu sans le regarder se consumer. Il serait dangereux de faire autrement.»
Le brivé c'est le talisman, l'amulette, Tous les peuples, depuis les origines, y ont eu foi. Ce sont le plus souvent, aujourd'hui, des invocations sacrées mêlées d'appels diaboliques, des mots bizarres, incompréhensibles, des fragments de quelque vieux grimoire. Ailleurs il renferme simplement des phrases saintes, données sans doute par un prêtre.
Tel est le brivé suivant qui combat l'helminthiase ; je le tiens du docteur Graille, de Corrèze:
Sanctus + homo Job + libera a verminibus (ici on met le nom de l'enfant) in nomine Patris + et Filii + et Spiritus sancti + amen +
Ce billet, soigneusement plié, est attaché au cou du petit malade. Lorsqu'il est guéri il faut bien se garder de l'ouvrir, sans quoi les vers reviendraient.
En présence de ces thérapeutiques bizarres toujours entourées de mystère et dont il est difficile pour nous de contrôler les effets ultérieurs, on est tenu, en faisant toutes réserves, de s'en rapporter aux dires des malades et des magiciens.
En Corrèze, la foi est grande. J'ai pu constater que des gens au-dessus du commun qui, par hasard, ont émis des doutes ou qui ont nié ces faits lorsque je les interrogeais, n'obéissaient qu'à un sentiment de respect humain et au désir de cacher ces pratiques, de peur de les voir tourner en dérision. Souvent, au début d'une conversation, on a devant moi haussé les épaules, et, peu à peu, me voyant vivement intéressé à ces choses, et peut-être me prenant pour un adepte, on s'est abandonné.
D'autres, mais bien rares, avaient le courage de leurs opinions. Le regretté docteur Valette, de Tulle, esprit très ouvert et très sceptique, m'avait répété maintes fois: « On dira tout ce que l'on voudra, ces gens-là guérissent alors que, traitant le même cas, souvent nous échouons». Si je n'étais tenu à la plus grande discrétion, je citerais le témoignage de plusieurs médecins et de plusieurs prêtres qui m'ont affirmé avoir vu se produire, par l'intervention des metzes, des cures inespérées.
Pour ma part je ne me suis point trouvé encore en présence de faits qui aient pu complètement me convaincre. Je rappellerai toutefois qu'on traite aujourd'hui certains malades en les soumettant aux trépidations de wagons ou aux heurts d'un fiacre sur les pavés. Ce procédé n'offre pas la mise en scène farouche du metze corrézien « forgeant la rate» et secouant son malade par les vibrations de l'enclume frappée avec violence, mais il est tout aussi bizarre en apparence.
Les Chinois, il y a deux mille ans, utilisaient déjà en médecine les vibrations nerveuses. Remarquons le, nous avons rencontré des Mongols dans la Corrèze. Leurs ancêtres ne furent ils pas les initiateurs des forgerons limousins ? Qui sait ! De nos jours on emploie un peu partout le « tapotage» et surtout la vibration avec les doigts. Ce mode a été en grande faveur en Suède au commencement de ce siècle. Mais la méthode a progressé depuis, on a imaginé des appareils produisant mécaniquement une trépidation locale qui retentit sur l'organisme. M. le docteur Soquet, de Nantes, obtient des améliorations rapides et durables, et quelquefois la guérison, par l'influence vibratoire.
On pourrait se demander, en rapprochant le procédé des metzes limousins de ce qui précède, si, en dehors de la vibration produite par le marteau, le contact du fer de l'enclume n'apporte pas lui-même un élément inconnu dans le traitement et, allant plus loin encore, si le fer en vibration n'acquiert pas des vertus médicales. Il resterait à examiner, enfin, si l'ébranlement nerveux produit par la frayeur n'est pas suffisant pour couper les accès de fièvre. J'ai entendu citer, en Algérie, des cas de guérison survenus à la suite de l'émotion causée par un accident. Je me borne à appeler l'attention sur ces différents points, car ces
considérations développées seraient étrangères à notre compétence.
Nous trouvons-nous en présence d'une thérapeutique rationnelle en dépit de sa bizarrerie et de son apparence empirique? Il le semblerait. Quoi qu'il en soit, cette thérapeutique se distingue vivement des superstitions ou des pratiques incohérentes qui persistent un peu partout.
Les médications superstitieuses sont innombrables en Limousin, elles pourraient faire à elles seules l'objet d'une étude spéciale. J'en signalerai quelques-unes seulement. Pour traiter les enfants atteints du carreau, par exemple, on tord en corde, tout en le recourbant en forme de cercle, un lien fait de branches d'églantier dont on a préalablement enlevé les épines.
Durant neuf jours et neuf fois par jour le malade doit passer dans ce cerceau ! …
Un autre moyen consiste à faire frotter le ventre du petit malade par un enfant posthume !
Cependant, de loin en loin, on constate certaines pratiques très logiques malgré leur étrangeté. La nuit, par exemple, après un décès, on peut voir par la montagne un feu allumé en dehors des habitations : c'est la paillasse d'un mort livrée aux flammes. Cette coutume naïve semble révéler une connaissance intuitive des moyens d'échapper à la contagion.
Il est à remarquer que pour tout ce qui touche au traitement des maladies on emploie le nombre 3 et ses multiples. Le nombre 3 signifie Dieu dans toutes les religions. En occultisme il symbolise l'âme, l'esprit et le corps, c'est le nombre parfait.
Quant aux divers traitements des malades et des animaux, sur lesquels nous aurons à nous étendre par la suite, ils sont aussi singuliers que variés. Maintes fois j'ai vu des vaches chargées de colliers de feuilles de pervenche dans le but de les guérir des maux d'yeux dont elles étaient atteintes.
Au moyen âge les esprits étaient en proie à de tout aussi étranges aberrations. Le Sanctus était une panacée. L'un, pour guérir sa colique ou un mal d'estomac, ramassait par terre du buis bénit pendant le Sanctus ; l'autre, pour se préserver de la morsure des chiens enragés, tenait la bouche ouverte, tant que durait cette prière, à la messe des morts. Le Sanctus porté sur soi dans un sachet rendait la pêche favorable et faisait même retrouver les objets perdus.
Pour en revenir au traitement de la fièvre en Limousin, il est un procédé qui appelle la réflexion, car il se rattache directement à la transplantation des maladies.
Boudrie, meunier du Gaud, à Gimel, était réputé pour ses pouvoirs occultes ; il obtenait, disait-on, des cures merveilleuses. On lui amena un jour un homme au visage amaigri.
- Tu as une bien mauvaise fièvre, lui dit Boudrie, après l'avoir considéré.
- Oh ! oui, dit l'autre tout pâle et frissonnant ; si vous pouviez me guérir !
- Eh bien, suis-moi ! ,
Ils gravirent la pente, car le moulin, en ruine aujourd'hui, était nu fond d'un ravin sur le bord du torrent. Arrivés à mi-côte, le metze s'arrêta :
- Regarde, dit-il, ce chêne, il va trembler comme toi et mourir, tandis que tu guériras.
Et, me disait un témoin oculaire, qui prétendait du moins avoir assisté à celle scène, devant nous l'arbre se prit à trembler dans toutes ses feuilles, dans toutes ses branches, le tronc lui-même était secoué comme si un grand vent eût soufflé. Les feuilles frémissantes jaunissaient à vue d'oeil et tombaient. Le lendemain l'arbre était mort et le malade peu à peu renaissait. Il guérit ...
Souvent le sorcier prend au malade sa fièvre, dont il se débarrasse ensuite lui-même en la donnant soit à un arbre, soit à un buisson. Cette transplantation est fréquemment pratiquée.
La transplantation des maladies est également pratiquée en Sicile d'une façon plus directe encore.
Dans la nuit de l'Ascension, à minuit précis, le goitreux mord l'écorce d'un pêcher. Ainsi, dit-on, la salive se mêle à la sève de l'arbre, dont les feuilles ne tardent pas à se flétrir et à se dessécher à mesure que le malade recouvre la santé. De même, dans la nuit du 12 au 13 janvier, pour la fête de sainte Lucie, les gens atteints de maux d'yeux mordent l'écorce du grenadier dans la persuasion qu'ils vont guérir.
Parfois, en Limousin, au hasard d'un défrichement ou par suite de toute autre circonstance, on découvre un petit paquet de linges soigneusement dissimulé dans le fourré d'une haie d'aubépine. Ce linge a essuyé les plaies d'un paysan qui a voulu ainsi cacher son mal, ou plutôt qui a voulu s'en débarrasser au détriment de l'arbuste. On ne doit jamais toucher à ces chiffons maculés, sinon, d'après la croyance populaire, les plaies du malade, qui a recouvré la santé par ce moyen, ne tarderaient pas à se rouvrir.
La transplantation des maladies, c'est-à-dire leur guérison par communication aux bêtes, aux arbres ou aux plantes, n'est pas chose nouvelle. Le colonel de Rochas, dont la compétence est si grande pour tout ce qui a trait à l'occultisme scientifique, consacre à cette méthode un chapitre des plus curieux dans son troublant ouvrage : l' Extériorisation de la sensibilité.

Le soir tombait, nous reprenions le chemin des hauteurs, lorsque, près de l'étang de Caux, aux rives désertes, l'harmonie frêle qui de loin en loin venait comme un écho bruire à mon oreille sembla s'exhaler de la lande.
- Écoutez, lui dis-je, n'entendez-vous pas ces accords ?
- J'entends, j'entends ... la voix est lointaine ... c'est le chant du berger.
Nous nous étions recueillis.
Lorsque la note mélancolique se fut éteinte dans le silence du soir, M. de Pebeyre m'expliqua :
- Cette harmonie qui vous ravit, c'est l'âme de la lande. Vainement j'ai interrogé les pâtres pour en connaître les paroles, tous sont restés muets ou se sont dérobés à mes questions. Mais à l'entendre, par hasard, dissimulé dans l'épaisseur d'un bois, lorsqu'il passait dans la clairière, avec le troupeau, j'ai pu à la longue en noter la phrase musicale. Son origine ? Je l'ignore. Un mystère l'enveloppe, on croirait surprendre le chant sacré du berger augural. Certes celui-là fut un artiste, une minute seulement peut-être, qui trouva cette phrase musicale toute de langueur, ni chanson ni bourrée. On la dirait, n'est-ce pas, émanée de là-bas, des pays d'orient par une nuit bleue ... Les solitudes des monts et les déserts de sable exhalent une poésie pareille.
Quelques jours après j'étais au château de Pebeyre et le châtelain ami, artiste et lettré, me remettait, ornée d'une faveur couleur de bruyère, "l'Âme de la lande", dont il avait composé l'accompagnement.