Le culte des fontaines en Corrèze s'inscrit dans une tradition très ancienne, héritée des peuples gaulois et des premières populations montagnardes. L'eau y est considérée comme un don sacré de la divinité, investie de pouvoirs de guérison et de protection. Les sources et fontaines sont ainsi vénérées, souvent associées à des saints chrétiens, mais conservant des rites et croyances d'origine païenne.
Les peuples primitifs, notamment les Gaulois, voyaient dans l'eau une émanation divine, supérieure même au gui et au chêne sacrés. Les assemblées se tenaient près des eaux, et des offrandes précieuses étaient jetées dans les lacs et marais sacrés. Avec la christianisation, l'Église a intégré ces pratiques en bénissant les fontaines et en les plaçant sous la protection de saints locaux, perpétuant ainsi les pèlerinages et les rituels.
Malgré la christianisation, de nombreux éléments païens subsistent : croyance dans la vertu intrinsèque de l'eau, rites de consultation, immersion des enfants mort-nés pour leur salut, et importance des miracles attribués à la source.
Le culte des fontaines évoqué dans ce texte de Vuillier illustre un syncrétisme où se mêlent traditions ancestrales, croyances magiques et pratiques religieuses populaires.
En Corrèze, à cette époque, il existe une continuité entre les croyances païennes et chrétiennes, où l'eau reste au cœur des espoirs de guérison et des pratiques rituelles collectives.
Quand des enfants sont atteints de maladies de la peau et surtout de la teigne de lait, de faiblesse des reins ou des jambes, on les plonge entièrement dans la fontaine (illustration)
À Favars, je retrouvais l'automne avec des rayons tièdes encore et des fleurs. Cette journée restera comme un charme dans mon souvenir. Et d'ailleurs la compagnie aimable dans laquelle je me trouvais ajoutait un attrait aux jolies choses du chemin, au gracieux pittoresque de Favars, dont les maisons blanches scintillent au milieu de grands arbres, dans un vallon d'où surgissent les tours crénelées de l'antique manoir de Mme Aubryon.
Favars a sa fontaine sacrée et ses sorcières qu'on va consulter pour connaître la source à laquelle on aura recours pour la guérison des malades, et surtout pour les enfants atteints de la "naudze". Naudze, en patois limousin, me semble désigner l'état de langueur, quelle qu'en soit la cause, le cas d'un enfant, par exemple, qui ne peut plus "ni vivre" ni mourir", comme disent les commères.
Dans le courant de l'été, j'avais été conduit dans un hameau voisin de Gimel pour visiter un petit malade atteint de ce mal mystérieux.
L'enfant, très pâle, était retenu dans son berceau, selon la coutume limousine, par des bandelettes entrecroisées. Alentour, dans le pauvre logis aux murs bitumeux, quelques femmes couvertes de capes sombres s'entretenaient à voix basse. A la lueur du chaleil de fer, la vieille lampe romaine, d'autres s'occupaient à peser quatre chandelles qu'elles rognaient l'une après l'autre pour en rendre le poids exactement égal. Ceci fait, à l'aide de suif fondu, elles adaptèrent les chandelles aux quatre montants du berceau, les baptisèrent chacune du nom d'un saint, puis elles les allumèrent toutes en même temps, et, devant chacune d'elles, une femme se mit en prière.
On n'entendit plus ensuite que les plaintes de l'enfant tout pâle dans son berceau et les voix murmurantes des femmes. Les cierges lentement se consumaient, la cire épandait ses larmes d'ivoire le long des montants, où elles se figeaient en stalactites, et les matrones, immobiles dans leurs capes sombres, marmottaient toujours. Puis la flamme d'un cierge se prit à vaciller, sa mèche fumeuse se renversa sur le côté, on entendit comme un imperceptible battement d'ailes et la flamme s'éteignit.
Les femmes cessèrent de prier, le saint était désigné, ou plutôt la source qui est placée sous son vocable. C'est là que l'enfant allait être transporté et son petit corps immergé.
Mais auparavant la mère devait, selon la coutume, faire sa tournée dans le village et dans les environs, invoquant l'appui de tous pour faire d'abord dire une messe et pour subvenir ensuite aux dépenses que nécessite le voyage à la fontaine sacrée. En cette circonstance chacun lui remet un sou, l'offrande ne peut être dépassée, et, par une touchante coutume, l'obole est reçue par elle à genoux.
A Favars je fus donc témoin d'un procédé différent pour découvrir la fontaine sacrée dont l'efficacité doit être certaine. Grâce à la bonne intervention de Mlle L …, femme aussi élevée par son intelligence que par son coeur, je consultai moi-même la sorcière et je la vis opérer. Cette sorcière, Mariette Doronis, habite une chaumière dans un bois voisin de Favars. Elle s'était absentée ce jour-là, mais celte absence ne devait pas se prolonger. En attendant son retour nous errions à l'aventure dans le plus joli des bois de châtaigniers. La feuillée jaunissante avait les transparences et les splendeurs du vitrail, c'était comme un ardent mystère d'or et d'émeraudes en fusion que des bouleaux rayaient de leurs fûts bleuâtres, tandis que les jeunes châtaigniers élevaient des colonnades violettes mouchetées de velours vert. Sur le sol, les fougères avaient tissé leurs fines dentelles en un bleu pâle. Le silence régnait dans le bois mystique, recueillement de l'automne que trouble seul de loin en loin le vol indécis de la feuille morte, un souffle expirant de la brise, un cri d'oiseau qu'on ne peut voir.
Cependant nous revenons vers la chaumière de la Doronis. Elle est rentrée. Mme. L... lui explique le but de ma visite : un enfant malade pour lequel je désire connaitre la fontaine sainte à laquelle je dois le conduire. Elle ravive le feu, dans lequel elle place quelques morceaux de charbon de bois de fusain ou de peuplier cueillis selon certains rites et avant l'aube, la nuit de la Saint-Jean, et remplit d'eau un vase réservé à ce genre de consultation.
Et tandis que les charbons s'allument, elle se met en prière devant le foyer. Elle invoque les saints. Puis, un à un, elle prend avec ses doigts les morceaux incandescents et les projette vivement dans l'eau qui siffle et bouillonne, en leur donnant à chacun, au fur et à mesure, le nom du saint qui préside à une fontaine sacrée. Le vase est placé sur ses genoux, un léger mouvement qu'elle lui imprime agite l'eau. La Doronis murmure toujours des prières, et, tandis que certains de ces charbons tombent au fond du vase, deux d'entre eux restent à la surface. Ceux-là vont indiquer les deux pèlerinages différents auxquels il faudra se rendre pour immerger l'enfant, si c'est une fontaine à immersion, ou le laver si elle est destinée aux ablutions.
Telle est la consultation de la braise.
La vieille mère de la sorcière vit avec elle. Les deux femmes, fort pauvres, trouvent cependant le moyen de faire le bien ; elles adoptent des enfants trouvés et les élèvent.
Elles ont ainsi chez elles une pauvre innocente qui rit tristement à chaque question que nous lui faisons ee cache aussitôt son visage sous son bras avec un mouvement de timidité instinctive et gauche. Elle est douée d'une voix très pure, dit-on, mais, malgré nos instances, nous ne pouvons la décider à chanter. Elle e se fait entendre surtout par les soirs de lune, dans le bois aux lueurs de vitrail, où elle aime à errer. En quel langage chante-t-elle. On l'ignore, mais on s'accorde à lui prêter un merveilleux talent.
Nous avions quitté les sorcières et nous descendions vers Favars, lorsque, au loin. en une voix de rêve, monta la plus pure des mélodies. C'était la voix de l'innocente.
La fontaine sacrée de Saint-Pierre, au bourg de Saint-Paul, est une des sources à immersion les plus célèbres de la Corrèze. L'abbé Faurie, curé de Saint-Paul, m'engageait depuis longtemps à la visiter, et j'entrepris un beau matin ce petit voyage. Tandis que nous déjeunions dans la modeste cure, il m'apprenait qu'une centaine de personnes des arrondissements de Tulle et de Brive viennent annuellement en pèlerinage à cette fontaine. Là, chacun lave le membre endolori ou quelque partie de son corps souffrant. Certains se bornent à imbiber d'eau un linge qu'ils appliquent sur une partie de leur corps correspondant à un endroit malade chez des personnes de leur famille ou de leur voisinage qui n'ont pu entreprendre le voyage. Ceux-là font le voyage par procuration en quelque sorte ; on les appelle des roumius. Ils s'en vont par les brumes, accomplissant leur mystérieux voyage et emportant au retour, avec le linge mouillé, une bouteille d'eau avec laquelle ils l'humectent encore à leur retour.
Quand des enfants sont atteints de maladies de la peau et surtout de la teigne de lait, de faiblesse des reins ou des jambes, on les plonge entièrement dans la fontaine. On fait également usage de cette eau en lotions, mais jamais en boisson. Et s'il s'agit de plaies aux jambes ou aux bras, on doit avoir soin, paraît-il, de faire des lotions descendantes et non ascendantes.
Les visiteurs choisissent généralement les lundi, mercredi ou vendredi, mais surtout le premier vendredi de la lune nouvelle. Ces visiteurs ou les parents d'enfants malades se livrent au cours de leur voyage à de nombreuses pratiques religieuses. Pour que ce voyage soit plus méritoire, plusieurs se feraient scrupule d'avoir recours à un véhicule, ils l'accomplissent à pied. La plupart même portent leurs provisions, ayant fait vœu d'éviter les auberges. Pendant les bains ou les lotions, ils récitent des prières.
Quelques malades reviennent jusqu'à neuf fois à la fontaine ; d'autres, à leur premier voyage, promettent de revenir en témoignage de reconnaissance le jour de la fête patronale ; c'est pourquoi le dimanche de la solennité de saint Pierre et saint Paul, les pèlerins sont fort nombreux.
« Tout naturellement, me disait le curé, on se demande si ces immersions dans l'eau de la fontaine, ou ces lotions, opèrent des guérisons. C'est là, n'est-ce pas, le point essentiel.
« J'ai constaté parfois des résultats surprenants. Mais ce qui rend la constatation difficile, c'est que les pèlerins ne tiennent pas généralement à faire connaître la nature de certaines maladies.
« Les voyages aux fontaines sacrées s'accomplissent avec mystère et les guérisons sont tenues secrètes. Malgré mes instances et malgré mes promesses désintéressées, je n'ai jamais pu obtenir qu'on me fasse connaître le résultat du traitement. Néanmoins, quand il vient quelqu'un d'une paroisse d'où précédemment étaient venues d'autres personnes que je connaissais, si je m'informe du résultat de leur voyage, la plupart du temps la réponse est favorable. C'est tout ce que je puis dire. Vous savez, d'ailleurs, que nos paysans ne sont guère bavards. »
Comme nous venions de terminer notre repas, la servante du curé entra pour nous informer, avec un air mystérieux et un peu effaré, que deux femmes, amenant un jeune malade, demandaient son concours pour opérer l'immersion dans la fontaine.
C'était un garçon d'une dizaine d'années, pâle et défait, marchant avec peine, tant était grande sa faiblesse.
La fontaine Saint-Pierre est abritée par une voûte en pierre de taille et fermée par une porte que le curé alla ouvrir d'un pas lent. Je le suivis, non sans ressentir une poignante émotion... l'enfant paraissait si malade et la mère avait dans le regard une si cruelle angoisse !
L'enfant fut vite déshabillé, la mère le prit dans ses bras et, après avoir mis dans sa main une pièce de menue monnaie, elle le plongea vivement dans l'eau glacée. Il en ressortit plus pâle encore, presque défaillant.
On se hâta de l'essuyer et de l'habiller. Il reprit alors un peu de couleurs. Mais la mère était inquiète : « Le sou est resté », disait-elle.
M. l'abbé Faurie m'expliqua qu'il est d'usage, depuis les époques les plus reculées, de mettre une monnaie dans la main droite du malade qu'on va immerger, et même de faire, en espèces, des offrandes propitiatoires à la source. « Ah ! si l'on pouvait faire des fouilles dans la fontaine ! » s'écriait-il. La mère était inquiète avec raison : d'après la croyance populaire, si l'enfant, pendant l'immersion, saisi par la température froide de l'eau, laisse échapper la pièce, c'est de bon augure ; s'il la conserve, au contraire, dans sa main contractée, le pronostic est fâcheux.
J'interrogeai la mère et la réconfortai : « Ayez confiance », lui dis-je.
— La fontaine en a guéri de plus malades, mais il y a le sou... » me répondit-elle avec un sourire triste et les yeux mouillés de larmes.
Puis elle partit emportant dans ses bras son pauvre petit enfant...
La fontaine sacrée de Saint-Pierre appartient à la fabrique paroissiale, pour laquelle elle est un profit. Dès lors, il devait se trouver un membre influent du Conseil municipal pour proposer de la laïciser. Que ne laïciseraient pas certaines gens ! La proposition fut repoussée.
Il me sera donné, j'espère, de compléter ce rapide aperçu sur les fontaines sacrées du Limousin en faisant connaître les légendes qui les concernent et en décrivant les fêtes populaires qui célèbrent leurs vertus. Nous assisterons à des rites étranges et mystérieux auxquels se livrent les pèlerins. Nous constaterons que des souvenirs du paganisme sont vivants encore et que l'humanité, en ses traditions, poursuit les rêves des premiers âges et, le plus souvent, de vains espoirs qui endorment un instant ses douleurs.
Le culte des fontaines en Limousin s’inscrit donc dans une tradition plurimillénaire, héritée des croyances primitives qui divinisaient les forces de la nature. Les sources, rivières et fontaines, perçues comme des lieux de puissance et de pureté, ont toujours fasciné les populations locales, qui leur attribuaient des vertus de guérison et de protection, tant pour les hommes que pour les animaux.
Malgré l’avènement du christianisme, ces pratiques n’ont pas disparu : l’Église, incapable de les éradiquer, a souvent intégré ces cultes en plaçant les fontaines sous le patronage de saints, tout en conservant de nombreux rites païens. Les pèlerinages, les offrandes : pièces, linges, ex-voto, les ablutions rituelles et le nombre sacré trois sont restés au cœur des cérémonies, témoignant d’une continuité remarquable des traditions.
Les fontaines limousines sont ainsi devenues des lieux de rassemblement, de foi populaire et de transmission des légendes. Elles incarnent à la fois la mémoire des anciens cultes, la persistance des superstitions rurales et l’attachement profond des habitants à leur patrimoine naturel et spirituel. Aujourd’hui encore, malgré l’évolution des mentalités, ces pratiques perdurent, révélant la force du lien entre l’homme, l’eau et le sacré en Limousin.
Cette survivance du culte des fontaines, entre paganisme et christianisme, illustre la richesse culturelle et la singularité du Limousin, où la nature reste indissociable de la spiritualité populaire.