Les cordonniers, légendes et curiosités

Parmi les professions des ancêtres les plus récents de mes enfants, celle de cordonnier apparaît souvent. C'est un métier qui, de siècles en siècles, a accumulé quantité de surnoms, d'allusions, de périphrases aux intonations comiques, de chansons, de légendes.
En argot, on appellera le maître cordonnier "pontife", et le simple cordonnier "ambassadeur", l'ouvrier est appelé "giaf", le premier ouvrier "goret", le second ouvrier "boeuf", parce qu'il a de plus grosses charges ; l'apprenti sera le "pignouf", un terme devenu injurieux.
Les explications sur l'étymologie du mot cordonnier valent bien toutes celles que l'on trouve sur internet concernant les noms de lieux ou de familles. La première, bien prosaïque, explique que s'ils s'appellent ainsi, c'est parce qu'ils donnent des cors !
Mais je préfère encore l'histoire qui suit :

Dans sa bonté Dieu évita que tous les cordonniers soient tués ... (illustration figurative)
"Le roi étant allé un jour prendre mesure de souliers chez son fournisseur, il y oublia son cordon. A son retour au palais le roi s'en aperçut et envoya aussitôt un de ses pages le réclamer. Le cordon fut nié, c'est à dire que l'artisan nia l'avoir trouvé. Ce fut en un mot un cordon nié. Le roi s'emporta, et dans sa trop juste colère, ordonna, à dessein d'imprimer un sceau de honte indélébile et éternel sur le front de cet homme coupable, faisant payer à tous la faute d'un seul, qu'à l'avenir les confectionneurs de chaussures s'appelleraient cordon-niers."

Comme pour la plupart des métiers, les cordonniers sont accusés d'un grand nombre de maux, de faire du mauvais travail, sans scrupules. On les traitera de "cu cousu" ou de "cu collé", parce qu'ils sont assis en travaillant. Les vieilles gens prétendront qu'ils donnent un coup de tranchet à certains endroits du cuir pour que les souliers ne durent pas trop longtemps.

Bien entendu, la corporation subit aussi la critique au travers de chansonnettes :
Parmi les savetiers célèbres, citons Gnaffron, personnage du Guignol lyonnais "savetier, regrolleur, médecin de la chaussure humaine" et par-dessus tout "vénérable soiffard".

Tout comme en Sicile, un peu partout dans le monde, le cordonnier est le type même de l'ouvrier pauvre. Ces derniers expliquent qu'il en a toujours été ainsi depuis la malédiction que Jésus Christ a formulée contre eux. Quand on le conduisait au Calvaire, il vint à passer devant une échoppe de cordonnier qui le regarda de travers et lui cracha au visage. Jésus se retourna et dit : "Tu seras toujours un pauvre et tous les cordonniers après toi, pour ce que tu viens de me faire."

Saint Crépin est le patron des cordonniers, et l'on raconte en Provence, que la première fois où les cordonniers le fêtèrent, leur saint patron fut si content qu'il demanda à Dieu de leur laisser voir le paradis. Saint Crépin fit alors pendre une échelle de corde garnie de poix depuis le paradis afin que les cordonniers puissent grimper. Ce jour-là, on fêtait au paradis Saint Pierre, Saint Paul gardait la porte divine d'où pendait l'échelle de corde. A un moment l'officiant chanta "Susrsum corda", et Saint Paul, qui était un peu dur d'oreille, crut qu'on lui disait "Zou sus la cordo" et il coupa la corde. Dans sa bonté Dieu évita que tous les cordonniers soient tués, mais ils furent grandement estropié, bossus et malformés, c'est aussi pour cela qu'on dit que les cordonniers ont du mal à faire leur salut.

Légendes et curiosités des métiers - Paul Sébillot - Gallica