Les bûcherons, légendes et curiosités

Si, de nos jours, nous voyons facilement le bûcheron la tronçonneuse en main, abattant de grands arbres soigneusement préparés, rangés et empilés dans d'énormes remorques attelés à de puissants camions, nos ancêtres bûcherons ne partageaient pas la même activité avec les mêmes facilités.

Prends ma hache, monte sur ce beau chêne que tu vois là ... (illustration figurative)
Dans les pays de forêts, les bûcherons vivent dans des villages de la lisière, ou sous le couvert, dans des huttes faites de perches, de genêts et de gazons, auxquelles ils donnent le nom de loges ; ils ne se mêlent guère aux populations agricoles qui les entourent, et celles-ci prétendent qu'en général ils ont mauvais caractère et qu'ils sont assez disposés à traiter les hommes avec aussi peu d'égards que les chênes.
De même que la plupart des gens qui vivent en forêt, les bûcherons ont en effet la réputation d'être quelque peu sorciers. On raconte, dans le Bocage normand, qu'un soir l'un d'eux, rencontrant un charretier devant une auberge, lui demanda de lui payer une pinte. "Nenni, répondit le charretier, je n'ai pas le temps." Le bûcheron s'éloigna en hochant la tête, et quoi qu'on fût en place droite, le charretier ne put forcer son cheval à faire un seul pas. Ce fut seulement au bout d'une demi-heure, au retour du bûcheron et à son commandement, que le cheval repartit.
Dans le Canton de Rougemont, dans le Doubs, la tradition prétend que l'arbre des sorciers, qui est séculaire, n'a jamais pu être abattu. Un jour un bûcheron voulut braver ce qu'il qualifiait de superstition. Il prit une hache toute neuve et alla pour l'abbatre. Au premier coup qu'il porta, sa hache vola en éclats et le manche lui échappa des mains. On dit que depuis ce temps-là plusieurs autres bûcherons ont essayé, sans plus de succès, d'entamer l'arbre ensorcelé.

En Limousin, on donne le nom de "bûcheron de Saint-Jal" à un mauvais coucheur ; on cite le colloque suivant entre un bûcheron de cette localité et son voisin de Lagraulière : Quo vaït bin, tu ses un amic, te bourraraï mas de la tetà, autrament, te bourrarias plas d'aü taü. C'est bon, tu es un ami, je ne te frapperai que de la tête (de mon hacgereau), sans cela je t'aurais servi avec plaisir du taillant. L'autre, non moins batailleur riposte : Te pararaï de mon billard. Je te parerai de mon bâton. On disait autrefois qu'à Saint-Jal il y avait un loup-garou sur sept personnes. De même que la plupart des gens qui vievent en forêt, les bûcherons ont en effet la réputation d'être quelque peu sorciers.

Les bûcherons figurent dans les contes et dans les fables, ils y jouent un rôle important. Ils sont, en général, les plus pauvres des artisans, ils ont bien du mal à nourrir leur nombreuse famille. Il est rare que, comme dans le récit recueilli par Grimm, un ange gardien vienne chercher leur petite fille pour l'élever en Paradis. Aussi il en est qui, le cœur navré, vont égarer leurs enfants dans la forêt pour ne pas les voir mourir de faim sous leurs yeux. Heureusement l'aventure finit presque toujours bien : le Petit Poucet, par sa présence d'esprit, empêche ses frères d'être mangés par l'ogre, lui vole ses bottes et fait fortune à la cour. Hansel et Gredel, le garçon et la fille d'un pauvre bûcheron allemand, deviennent riches grâce à une oie d'or. Ces récits de la forêt, où se retrouvent comme un écho des rêves des pauvres gens, font les fils des bûcherons épouser des princesses, trouver des talismans qui changent en argent tout ce qu'ils touchent ou guérissent à l'instant toutes les blessures.
Tous ces contes de la forêt ont un caractère optimiste, et sans doute plus d'un bûcheron, après les avoir racontés à ses enfants, s'endormait, rêvant comme eux à l'intervention des fées, à la découverte de talismans ou d'un trésor aussi précieux que celui que l'un d'eux se procura par son courage avisé, et ils se gardaient bien d'imiter ce pauvre bûcheron de l'île de Lesbos qui, las de travailler sans devenir plus riche, se dit un jour : "si je restais couché du matin jusqu'au soir, qui sait si la Fortune n'aurait pas pitié de moi ?" Il demeure dans son lit, et un de ses voisins vient lui emporter ses deux mules. Comme celui-ci transportait dessus un trésor qu'il avait trouvé, il vit les gendarmes et alla se cacher, pendant que les mulets revenaient chargés d'or à la maison de leur maître.

Dans le Morbihan, où les aventures du diable forment un cycle assez étendu, voici comment un bûcheron se joua de l'ennemi du genre humain :
Un jour le diable trouva un bûcheron qui émondait des arbres.
- Apprends-moi ton métier, lui dit-il.
- Très volontiers, répondit le bûcheron, ce sera bien facile. Prends ma hache, monte sur ce beau chêne que tu vois là. Tu t'assiéras sur la plus haute branche et tu la couperas auprès du tronc. Tu feras de même pour la seconde, la troisième et les autres branches jusqu'au bas de l'arbre.
- Compris, dit le diable.
Et le voilà à l'oeuvre. Le chêne était haut et les branches étaient grosses, grosses comme des arbres ordinaires. Le diable travaille et bientôt la branche est coupée. Le diable, qui était assis dessus, dégringole de cette hauteur vertigineuse, et, pour comble de malheur, l'énorme branche lui tombe sur le dos.

La hache est l'instrument par excellence du bûcheron, son gagne-pain, comme dit notre La Fontaine. Aussi est-elle l'objet de ses préoccupations.
Un ancien petit conte allemand rapporte que Saint-Pierre ne voulait pas laisser entrer en Paradis un bûcheron, non travailleur, mais qui n'avait fait aucune bonne action dans sa vie. À la fin, il lui accorda d'y entrer à condition qu'il ne toucherait pas sa hache. Le brave homme était rendu à la dernière marche, quand le manche lui tomba sous la main : il ne put s'empêcher de le serrer et il retomba dans l'enfer.

Légendes et curiosités des métiers - Paul Sébillot - Gallica