Ebles de VENTADOUR, le chanteur
Des poètes, des chanteurs, des conteurs de belles histoires peuplent ma généalogie moyennâgeuse. Parmi ceux-ci, les troubadours limousins ont occupé une place importante, faisant de leurs prestations des moments recherchés et prisés des plus grands de l'époque.
À l'intérieur des châteaux-forts le temps ne s'employait pas qu'à guerroyer, l'époque était aussi à la chanson, à la courtoisie et la séduction. Ebles II de VENTADOUR, ancêtre sur la 28ème génération, fut surnommé le Chanteur parce qu'il faisait bien des vers en langue vulgaire, sachant se faire apprécier des plus grands seigneurs.
Cet amour des mots bien dits le conduisit souvent à la cour de Guillaume, comte de Poitou avec qui il se lia d'amitié.
Au château de Ventadour, siège d'une des « quatre vicomtés » limousines, ne se rattache pas seulement le souvenir de Bernard, le séduisant troubadour dont se glorifie la patrie lémovique. Dans cette demeure historique, haut-lieu limousin où souffle vraiment l'esprit, se place aussi le floruit d'un troubadour à peine moins célèbre en son temps : Ebles II, vicomte de Ventadour.
Ce n'est pas ici l'endroit d'évoquer l'histoire de la vicomté, créée dans la première moitié du XIIe siècle, qui devait devenir comté, puis duché et disparaître à la Révolution. Près d'Egletons (où est né un jongleur du nom de Gui de Glotos, qui échangea quelques coblas injurieuses avec un Daude de Carlus) se dressent encore les ruines de la forteresse de Ventadour, vantée par Froissart. Ses murs démantelés ont servi de repaire au fameux routier Geoffroy Tête Noire et alimenté largement les superstitions paysannes. Un duc de Ventadour aurait répliqué fièrement à Louis XIV : « Sire, toute la paille de votre royaume ne comblerait pas mes fossés de Ventadour. » Le site est grandiose et sauvage à la fois.
Il est impossible de fixer avec précision les dates limites d'Ebles II, père spirituel de Bernard de Ventadour. Ce troubadour est antérieur à la première génération. On doit, en effet, à K. Appel et E. Hoepffner la distinction entre deux générations de troubadours, la plus ancienne étant celle des « idéalistes » (Jaufré Rudel, B. de Ventadour), l'autre, celle des troubadours dits « réalistes » (Marcabru).
Ebles II était l'ami et le contemporain du duc d'Aquitaine, Guillaume IX, comte de Poitiers, qui fut le premier troubadour en date (1071-1127). Un épisode caractéristique, rapporté par le chroniqueur Geoffroy de Vigeois, met en lumière le commerce brillant et l'humeur chevaleresque du vicomte de Ventadour. Il s'agit d'un échange de civilités entre Guillaume IX et Ebles II.
Celui-ci était allé voir celui-là à la cour de Poitiers. Il le surprit à table et comme le comte s'informait aussitôt à l'office : « En vérité », dit-il, « un comte de votre importance ne devrait pas être obligé de renvoyer à la cuisine pour recevoir un petit vicomte comme moi. » La leçon ne fut pas perdue. A quelque temps de là, Guillaume accourait à Ventadour avec une nombreuse suite et faisait en sorte d'y arriver à l'heure du déjeuner. Ebles commande calmement de desservir. De nouvelles tables sont dressées, qui se couvrent à l'instant de viandes et de volailles, apportées par les paysans viscontins, car c'était jour de foire à Ventadour. Tout le monde se récrie d'admiration devant tant de munificence improvisée. Ce fut bien pis encore lorsqu'un pesant attelage, traîné par une paire de bœufs, pénètre dans la cour du château, après le repas. « Que les gens du comte de Poitiers viennent apprendre comment on donne la cire chez le vicomte de Ventadour ! » s'écrie le conducteur. Et il dépose sur le sol un chargement de pains de cire blanche. Puis il s'en va, sans plus se soucier de la précieuse cargaison. Le vicomte récompensa ce manant avisé en le faisant propriétaire du fief de Malmont (Maumont de Rosiers-d'Egletons) et en lui décernant le baudrier de la chevalerie.
Il ne nous reste rien de l'œuvre d'Ebles II, qui cultiva les Muses jusqu'à un âge avancé. La même chronique du prieur de Vigeois, qui écrivait quelques années seulement après sa mort, l'appelle le chanteur : « Ebolus de Ventadour... genuit Ebolum, qui usque ad senectam alacritatis carmina dilexit... Ebolus erat valde gratiosus in cantilenis, qua de re apud Guillelmum, filium Guidonis, est assecutus maximum favorem... Ebolus Ventadorensis, filius Eboli cantatoris ...
[Ebles de Ventadour... eut pour fils Ebles, qui, jusque dans sa vieillesse aima passionnément la poésie courtoise. Ebles était passé maître dans les chansons ; aussi s'attira-t-il au plus haut point la faveur de Guillaume, fils de Guy... Ebles de Ventadour, fils du Chanteur.]
L'influence littéraire d'Ebles II, qui fut considérable, est attestée par plusieurs textes. Cercamon lui a dédié son planh à la mémoire de Guillaume X. Marcabru, gascon comme Cercamon, termine ainsi une de ses pièces, opposant l'amour idéal à la réalité profane, qui était la règle à Ventadour, où fréquentaient les jongleurs :
- Ja non farai mai pleirna
- Ieu per la troba n'Eblo,
- Que sentenssa follatina
- Manten encontra razo.
- [Jamais je ne pratiquerai
- Le trouver d'Ebles,
- Qui maintient une conception insensée
- Contre (toute) raison.]
La tradition littéraire, créée par Ebles II, sera reprise plus tard par son arrière-petite-fille, la poétesse Marie de Turenne, épouse d'Ebles V, qui vécut à Ventadour au moins jusqu'en 1221. Ce nid d'aigles a abrité une nichée de rossignols, dont les roulades passionnelles étaient un régal pour toute l'Occitanie. Ebles II a dû être le coryphée d'un petit groupe d'anciens troubadours, pour la plupart grands seigneurs, qui concevaient l'art de trouver comme un simple passe-temps ou un exercice de l'esprit et avaient imposé leur point de vue aux jongleurs et aux poètes de cour. Aussi leurs chansons, d'inspiration plus libre et volontiers grivoises, ignoraient-elles la fine délicatesse des poèmes composés par les gens de métier, qui viendront après eux. Et c'est, à proprement parler, la génération des idéalistes, dont Bernard de Ventadour est le chef de file, qui fera de la théorie de l'amour courtois un lieu commun de la littérature d'oc.
Roger GACHES in Bulletin de la Société scientifique historique et archéologique de la Corrèze 1942
Vue dans le temps de la vie d'Ebles II de VENTADOUR et de sa famille