Dans cet épouvantable drame de la dernière moitié du 16ème siècle, c'est Gabrielle de REILLAC, soeur de mon ancêtre Françoise de REILLAC, et son mari Guyot de BLANAT qui furent assassinés dans leur château de Saint-Michel-de-Bannières.
Le procès qui s'en suivit ne put jamais révéler les assassins et les différentes conclusions qu'en firent de nombreux auteurs n'apportèrent que des pierres instables à l'édification d'une vérité crédible. D'attentat commis par des Protestants à l'éventuelle appropriation par le père de Gabrielle d'un bien convoité, nulle de ces assertions n'a vraiment obtenu l'adhésion définitive de tous les historiens.
Ils trouvèrent trois corps dans la cuisine, au bout de la pièce, près du feu (illustration libre et non contractuelle)
Ce matin du 4 novembre 1573, Saint-Michel-de-Bannières s'éveillait comme les autres jours : Antoinette Laval descendait à la fontaine, Catherine de Mombrial, une veuve de cinquante ans, s'en allait cuire sa « rota cornhua », une sorte de galette, quand, entre six et sept heures, un grand bruit monta du château de Blanat, accompagné des cris des chambrières : « À justice ! À justice ! »
Les gens du bourg grimpèrent au château où ils trouvèrent trois corps dans la cuisine, au bout de la pièce, près du feu.
Depuis que sa femme était tombée malade, le seigneur, Guyot de Blanat, ne dormait plus dans son lit mais par terre, sur une couette, auprès d'elle, avec son receveur, Pierre Laverdés. Les deux hommes gisaient côte à côte, les pieds vers l'âtre, le bonnet de nuit sur la tête, sous une couverture rouge. Dans le lit, près de la cheminée, était Gabrielle de Reillac, en chemisette de serge noire. Tous trois, le visage en sang, avaient été frappés aux tempes et au front, au point qu'on avait peine à les reconnaître.
Le seigneur était mort depuis longtemps, déjà froid ; il avait à la tête une grande plaie, et le receveur avait la gorge ouverte. Gabrielle, elle, respirait encore : Catherine de Dauroux l'entendait ronfler par le nez et Jacques Sollarie vit le sang lui sortir de la bouche. Une flèche d'arc lui était restée plantée dans la tempe, près de l'œil. Jeanne del Treuil lui enveloppa la tête, retira la flèche et sentit le corps encore chaud. Guillelma Manha, elle, remarqua que la bague d'or que la demoiselle portait à l'annulaire avait disparu. Contre la table traînait une cognée couverte de sang, celle du château, qui servait à fendre les bûches. Dans la salle haute, la garde-robe était ouverte et les meubles renversés.
Pierre de La Boudie, sieur de Besse, et le palefrenier du château, Jean Simon, dit Esclauze, qui avait dormi dans la grange près des chevaux, prirent la route de Martel. Ils y trouvèrent Aymar Duboys, lieutenant particulier du sénéchal, qui tenait l'audience ce jour-là. Sur la réquisition du procureur du roi, le magistrat partit aussitôt avec son greffier escorté d'écuyers des environs et arrivèrent à Blanat vers trois heures de l'après-midi après une grande lieue de chemin.
Une foule d'hommes et de femmes du bourg s'y pressait déjà, autour du notaire Bernard Darques et de quelques gentilshommes du voisinage. On les mena à la cuisine pendant que, dans la salle haute, au-dessus, la demoiselle de Prélat pleurait et gémissait près du feu. Le lieutenant fit déposer les morts sur des linceuls, au milieu de la cuisine, et invita l'assistance à « passer et repasser sur eux » pour les reconnaître. Trois chirurgiens examinèrent les blessures. Celle qu'on avait mandée pour coudre les corps compta neuf plaies sur la tête du seigneur, et un coup de dague au cou.
Le soir tombait quand deux cavaliers arrivèrent à leur tour : Verdun de Blanat, sieur de Banze, cousin du mort, et son compagnon, Antoine de Malleville le cadet. Le jeune Jean Darques, seize ans, envoyé par sa mère, était allé les chercher à Autoire où il les avait trouvés en train de jouer aux cartes et avaient aussitôt sellé leurs chevaux.
Il était trop tard pour ensevelir les morts. On interrogea les serviteurs et les voisins. Le notaire signala qu'il avait retenu au château une pauvre fille de Cavanhac, Marie de Merle, venue la veille demander l'aumône. Elle avait dormi dans le four, tout près, et disait avoir vu entrer, dans la nuit, ceux qui avaient tué. On lui fit jurer, la main sur les Heures, de dire la vérité. Puis tout le monde coucha au château.
Le lendemain, dès l'aube, on chercha à ouvrir les coffres de la garde-robe mais les clefs ayant disparu il fallut appeler Thomas Deyma, serrurier de Saint-Michel, pour faire sauter les serrures. Pantaléon Robert, sieur du Chambon, arriva d'Auvergne pour représenter le père de Gabrielle. Des messagers du seigneur de Jugeals annoncèrent que leur maître avait arrêté à Nazareth deux hommes qu'il croyait mêlés au crime. À onze heures, on enterra les trois victimes.
Soixante-dix témoins furent entendus ce jour-là et avant de regagner Martel, le lieutenant voulut confier la garde du château aux écuyers présents mais Verdun de Blanat protesta : il était venu pour la poursuite du crime, et il avait autre chose à faire. Il demanda aussi pourquoi l'on n'arrêtait pas les chambrières, qui devaient bien savoir quelque chose. Le lieutenant passa outre et descendit au bourg demander si l'on avait vu passer des hommes portant des arquebuses. Personne n'avait rien vu. Le lendemain, on fouilla les chemins de Martel à Saint-Michel, sans plus de succès. Pierre de Besse, à son tour, voulait rentrer chez lui, où il avait six enfants dont plusieurs étaient malades. Cette nuit-là, Arnaud Darques, un serviteur, retrouva les clefs des coffres sous un lit. Le lieutenant fit sceller les meubles et les chambres de cire rouge, au sceau du roi, et repartit pour Martel.
Le samedi 7 novembre, vers huit heures, un grand seigneur se présenta dans la basse-cour : messire Jean de Reillac, chevalier de l'ordre du roi, baron de Saint-Martin et bailli de Salers, le père de Gabrielle. Il était arrivé la veille au soir à Saint-Michel, et il parla en maître. Croyant sa fille enceinte, il demanda qu'on la déterre pour la faire ouvrir par les chirurgiens ; on le lui accorda. Son neveu, Jean Peyrat de Jugeals, lui amena l'un de ses prisonniers, Jean Meynard. François Robert, seigneur de Ligneyrac, vint renforcer le parti auvergnat et, ensemble, ils déclarèrent suspects les écuyers quercynois chargés de la garde, « comme alliés et grands amis des héritiers du sieur de Blanat ». Le sieur de Ligneyrac prit les clefs et jura, la main levée sous la main de justice, de garder le château et ses meubles. Il y demeura seul.
Le procès s'ouvrit à Martel le 10 novembre, devant le lieutenant général Jean de Linars. Le Parlement de Bordeaux avait exigé qu'il soit terminé en trois semaines ; à la fin de février 1574, il durait encore.
Jean de Reillac s'étant porté partie civile, il accusa la propre famille de son gendre d'avoir préparé et exécuté le crime, et nomma deux hommes : Verdun de Blanat et son ami Antoine de Malleville, les joueurs de cartes d'Autoire qui avaient déjà pris la fuite. Reillac voulut empêcher Marguerite de Blanat, la tante du mort, de se porter elle aussi partie civile. Il s'opposa à l'audition des chambrières, qu'il tenait pour complices, et fit jeter en prison trois femmes de Saint-Michel : Jeanne del Treuil, sa belle-fille Catherine de Dauroux, et Antoinette Darques.
Il réclama même qu'on interroge les enfants de Catherine. Le petit Raymond, cinq ou six ans, « n'auroit seu répondre » ; on le renvoya. Sa sœur Marguerite âgée de sept ou huit ans fut entendu avant la confrontation car les juges craignaient qu'elle ne s'effraie en voyant sa mère et sa grand-mère prisonnières. « Icelle Marguerite nous a dit que avait froid, et voullait aller veoir sa marrine de la Sarladie. »
Le seigneur de Jugeals quant à lui refusa de livrer ses prisonniers ; il prit même l'un d'eux, Pierre Vergnas, ancien serviteur de Blanat, à son service. Le sergent de Martel n'osa pas aller les réclamer. Quant aux soixante-dix témoins, la plupart se dirent « malades » et ne vinrent pas.
Verdun de Blanat et Antoine de Malleville furent condamnés par contumace et l'on perdit ensuite leur trace.
Jean de Reillac ajouta Blanat à ses nombreuses possessions. En 1577, il maria son autre fille, Françoise, au seigneur de Saint-Michel, Guillaume de Cosnac et confia le château et les terres à un fermier, le sieur Barot. Lorsqu'on en dressa l'inventaire, en 1598, les pièces étaient meublées mais sans provisions : la cuisine, la salle basse, l'escalier de la tour, la salle haute et la garde-robe, où l'on avait trouvé les coffres ouverts vingt-cinq ans plus tôt. Personne n'y habitait plus.
Il fallut attendre 1620 environ pour que Jean II de Reillac et son épouse, Catherine de Sédières, viennent s'y installer.
Une nouvelle querelle de famille éclata entre les co-seigneurs, cousins germains, et finit en bataille jusque dans l'église, mais cette fois, personne n'y laissa la vie.
NB : le patronyme de Gabrielle se rencontre sous la forme REILLAC, REILHAC, ou RILHAC.
Château Blanat de nos jours à Saint-Michel-de-Bannières
Ci-dessous, vue partielle de la généalogie de la famille de REILLAC