Mabille d'Alençon
Je viens de croiser, dans un de ces nombreux couloirs temporels qui parcourent le moyen-âge, une de mes ancêtres, insipidement numérotée "15780965" ou plus simplement (!) Sosa n° 1 232 129 125++, à la génération 31, qui évoque romans et aventures médiévales.
Mabille d'ALENÇON, fille de Guillaume et d'Hildburge, née dans la première moitié du 11ème siècle, décédée le 2 décembre 1082, attire doublement l'attention. D'abord parce que, dans ce monde où l'on parle plus des hommes, de leurs descendants héritiers, des terres qu'ils s'approprient et de leurs nombreux exploits, Mabille fit parler d'elle de la même manière ; ensuite elle est décrite, selon les époques, de façons différentes, apportant, s'il le fallait encore une fois, la preuve de notre plus grande prudence en évoquant un personnage au travers des écrits y faisant allusion.
"De petite taille, grande babillarde, très artificieuse, fort encline au mal, d'une humeur enjouée, hardie, emportée et cruelle à l'excés." C'est le portrait qu'en font Guillaume de JUMIÈGES et Orderic VITAL.
Elle n'épargna pas même le poison pour se venger de ceux qu'elle haïssait, ou pour se défaire de ceux dont elle voulait avoir les biens. Gilbert de MONTGOMMERY, frère de son mari y fut pris ayant bu d'un vin empoisonné qu'elle avait préparé pour Ernaud d'ESCHAUFFOU, fils de l'infortuné Guillaume, et il en mourut trois jours après.
On imagine volontiers le personnage et on comprendra la suite des évènements d'autant plus facilement en lisant ce portrait.
Mabille avait ravi un château, situé sur la Motte d'Igé, à Hugues, seigneur du lieu, qui, réuni à ses trois frères, et doué d'une grande vaillance parvint de nuit à la chambre de la comtesse, dans un lieu sur la Dive que l'on apelle Bures, la trouva au lit, où elle venait de se mettre après les délices du bain. Et, pour le prix de son patrimoine ravi, lui coupa la tête avec son glaive.
Après le meurtre de cette cruelle princesse, beaucoup de personnes se réjouirent de sa chute, et les auteurs de ce grand attentat se hâtèrent de fuir dans la Pouille.
Hugues de MONTGOMMERY se trouvait à Bures avec seize chevaliers ; ayant appris le meurtre de sa mère, il se mit à poursuivre les assassins fugitifs mais il ne put les atteindre parce qu'ils avaient eu le soin prévoyant de rompre derrière eux les ponts des rivières, pour ne pas tomber entre les mains des vengeurs de Mabille. L'hiver d'ailleurs, les ténèbres de la nuit, les inondations arrêtaient les poursuites, et les fugitifs, après s'être vengés, ne tardèrent pas à quitter la Normandie.
Roger de MONTGOMMERY, son mari, plus souvent en Angleterre, où il était gouverneur du fils du roi, Guillaume dit le Roux, ne sera pas nommé dans cette histoire, on sait seulement que peu de temps après, en 1083, il fonde à Shrewsbury une abbaye en l'honneur de Saint-Pierre.
Mais ce qui est intéressant est l'épitaphe faite par l'abbé DURAND, que rapporte le même Orderic VITAL décrivant Mabille plus avant :
"Cette tombe recouvre l'illustre Mabille, issue de la grande tige de parents distingués. Fameuse parmi les femmes les plus célèbres, elle brilla dans tout l'univers par son mérite. Son génie fut entreprenant, son esprit vigilant, son activité continuelle, son éloquence persuasive, sa sagesse prévoyante. Petite de taille, elle fut grande par ses vertus ; magnifique et somptueuse, elle aimait la parure. Elle fut le bouclier de sa patrie, le boulevard de la frontière, et pour ses voisins, tantôt agréable, tantôt terrible ; mais comme la puissance des mortels a des bornes, Mabille, frappée pendant la nuit et surprise avec perfidie, a péri sous le glaive. Morte maintenant, elle a besoin d'une pieuse assistance : quiconque la chérit doit le prouver en priant pour elle."
ALTA CLARENTUM DE STIRPE CREATA PARENTUM
HAC TEGITUR TUMBA MAXIMA MABILIA.
HÆC INTER CELEBRES FAMOSA MAGIS MULIERES
CLARUIT IN LATO ORBE SUI MERITO.
ACRIOR INGENIO, SENSU VIGIL, IMPIGRA FACTO,
UTILIS ELOQUIO, PROVIDA CONSILIO
EXILIS FORMA, SED GRANDIS PRORSUS HONESTAS
DAPSILIS IN SUMPTU, CULTU SATIS HABITU.
HAEC SCUTUM PATRIAE FUIT HAEC MUNITIO MARCHAE
VICINISQUE SUIS GRATA VEL HORRIBILIS
SED, QUIA MORTALES NON OMNIA POSSUMUS OMNES,
HAEC PERIIT GLADIO, NOCTE PEREMPTA DOLO :
ET QUlA NUNC OPUS EST DEFUNCT AE FERRE JUVAMEN
QUISQUIS AMICUS ADEST, SUBVENIENDO PROBET.
C'est sans doute, comme bien souvent, le mélange des descriptions, la lecture entre les lignes, qui permettront de montrer Mabille comme une femme de caractère, grande protectrice de ses terres, n'hésitant pas à user de moyens terribles pour arriver à ses fins.
Un ange terrible !
Ci-dessous une vue dans le temps de Mabille d'Alençon et de sa famille